Serena Rassam.
Vous le ressentez aussi ? ce mal être persistant, cette silencieuse aliénation, cette impression que tout nous échappe ?
Notre génération est égarée. Entre l’abondance des plaisirs et l’absence du bonheur, entre le déchaînement radical et l’enchaînement paradoxal, le monde se retrouve aujourd’hui prisonnier d’un mode de vie confortable en apparence, mais profondément destructeur. Scrolling infini, cerveau en pilote automatique, paresse intellectuelle… Les journées se ressemblent, riment, et se répètent. Les conversations s’appauvrissent, les pensées se polarisent, les seuils moraux reculent. Et là ou cesse le royaume des mots, cesse aussi le royaume de l’être. Les écrans nous condamnent à l’inertie, et sapent de la vie, toute sa vigueur. Jouir et obéir, ne même plus se révolter. Accepter, souscrire, se livrer.
Prenons du recul. Sous nos yeux se déploie ce que Debord appelait la société du spectacle, où l’expérience vécue cède progressivement sa place à sa représentation. Et chacun de nous, dans une certaine mesure, en fait partie. À mesure que les images prolifèrent, la réflexion s’étiole. La cognition disparaît peu à peu et l’ipséité s’efface. Parmi les nombreux facteurs mis en cause, les réseaux sociaux occupent une place centrale. En effet, l’addiction qui touche une génération entière résulte d’une interaction complexe entre mécanismes sociaux, psychologiques, et biologiques dont l’effet est de remodeler progressivement notre rapport au monde.
Ils exploitent notamment le principe du renforcement variable mis en évidence par Skinner : l’imprévisibilité de la récompense nous pousse à revenir encore et encore, sans même que nous en ayons conscience. Nous sommes devenus conditionnés à la dopamine instantanée, facile, gratuite. Le matin au réveil, durant les journées dans les temps morts, à table ou au lit, les écrans sont devenus une troisième main et un deuxième cœur. Se concentrer durablement sur une tâche relève aujourd’hui d’un exploit, tandis que perdre des heures à faire défiler des contenus semble être devenu la norme.
Pour comprendre pourquoi il est si difficile de se séparer de nos téléphones, il faut se rappeler que le cerveau humain a évolué avant tout pour assurer la survie de l’organisme. Il tend naturellement à optimiser sa dépense énergétique, en favorisant les comportements familiers, déjà intégrés et peu coûteux sur le plan cognitif. À force de répétition, certains circuits neuronaux s’automatisent et se renforcent. Leur activation requiert alors une dépense énergétique moindre que celle nécessaire à l’acquisition initiale du comportement. En d’autres termes, pour un individu exposé aux réseaux sociaux depuis plusieurs années, le scrolling, à défaut d’être un choix, devient naturel, spontané, presque inconscient. Pourtant, lorsque ce même individu tente de se défaire de cette habitude, il se heurte à une résistance. C’est là que réside la puissance de l’addiction. Ainsi, les réseaux sociaux sont devenus, pour une génération entière, un refuge travesti. C’est au moment où l’on décide de partir, que l’on découvre que nous sommes menottés.
Perdus dans des dédales virtuels, faits de vitrines artificielles, le tout est désigné pour l’érosion de l’être, la désintégration du soi. Nous, étranges citoyens du monde, exilés dans notre propre patrie, avons progressivement perdu notre authenticité. Qui sommes-nous quand on ne peut plus penser par nous-mêmes ? Que deviennent nos ambitions lorsqu’elles sont dictées par des algorithmes ? Quelle est notre quête si le confort émousse nos désirs jusqu’à leur disparition ? Spinoza écrivait : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. ». Le désir est l’essence même de l’être humain. Pourtant, à force de distractions permanentes et de satisfactions instantanées, nous risquons de perdre le contact avec cette flamme intérieure. Du conatus, on glisse aujourd’hui à l’ataraxie. On fait couler des jours, en oubliant qu’exister, c’est d’abord, se manifester.
La vie ne se réduit pas au confort. Elle brûle. Elle désarme, et déchire un peu l’âme. Être en vie, c’est accepter de se faire percuter quand on s’y attend le moins, c’est se plier aux caprices du temps, c’est refuser la demi-mesure. C’est se laisser traverser par le monde, poser sur lui un regard amoureux et, entre souffrance et poussière, dresser son étendard. Comme l’écrivait Pascal, l’homme vit sur « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».
S’il nous était donné de nous détacher de notre corps pour contempler le film de notre existence, nous serions peut-être déçus de découvrir que nous avons passé bien plus de temps à regarder vivre, qu’à vivre réellement. Soumis au culte de la performance et de la mise en scène de soi, absorbés par les écrans qui nous relient autant qu’ils nous distraient, nous aurions peu à peu confondu l’existence avec son spectacle.
Il est temps de reconquérir le droit de vivre.

